LE CANON FRANÇAIS À BIARRITZ : LE TRI ENTRE FANTASME ET RÉEL
Les graillous, ça nous connaît en France. On dirait même que si l'on veut mettre tout le monde d'accord, on dresse une table, on sort les victuailles, on met de la musique, et hop, c'est déjà la fête.
Au Pays Basque, on n'a pas besoin des cours du soir pour faire la fête. Celles de Bayonne bien sûr, mais aussi celles de Bibi Beaurivage, celles en rouge et noir à Saint-Jean-de-Luz, l'Aste Nagusia à Bilbao, sans oublier celles de la San Fermín à Pampelune, sont les preuves matérielles d'un calendrier qui ne met pas souvent au repos les locaux. Et puis, le pays intérieur nous offre d’autres allégresses telles que la fête du boudin, fête du thon, fête du chipiron, fête du gâteau basque, fête du piment, fête de la cerise, foire au jambon ! Toute occasion est bonne pour passer un moment joyeux entre amis.
Pour toutes ces raisons, la venue du banquet du Canon Français à Biarritz, le 28 novembre prochain à la Halle d'Iraty, n'a rien de très surprenant. Leurs organisateurs, qui disent vouloir «rendre utile la convivialité» et «valoriser le terroir et le patrimoine français», ne manqueront probablement pas d'adeptes pour faire bombance.
Leur concept est simple : un droit d'entrée de 80€ qui permet la dégustation de produits 100% français, avec l'assurance de plus d'1kg de nourriture par personne (!) comprenant une entrée, un plat, fromage et dessert, du vin et des boissons, des chants et des rires.
Au pays de l'AOP, de l'AOC, de l'IGP, de l'AB, du Label Rouge, dans chaque terroir se trouvent des habitants qui ont un bon coup de fourchette. Les initiateurs de ces banquets géants sillonnent la France et attirent des milliers de gourmands à Quimper, Parçay-Meslay, La Teste-de-Buch, Colmar, Aurillac, Montélimar, Bourges, Epinal, Riorges, Chemillé-en-Anjou, Bergerac, Chalon-sur-Saône, et bientôt Biarritz.
Pourtant, alors que ces événements remportent un large succès populaire - puisqu'ils affichent systématiquement complet - naissent des... polémiques.
Il ne nous appartient pas de décider si elles sont justifiées ou pas. À chacun de juger avec ses à-priori et sa sensibilité. Pour autant, certaines des accusations qui sont avancées pourraient faire rire quand on connaît les désordres constatés dans bien de nos fêtes locales.
Des débordements de quelques gugusses à la sortie du banquet ?
C'est un peu comme si on soupçonnait une consommation excessive d'alcool aux Fêtes de Bayonne et qu'on les interdisait avec ce prétexte.
Des boutades borderline et des gaillardises d'une autre époque entendues au cours du repas ?
Qu'ils se rassurent. S'il avait fallu coter toutes les remarques sexistes, racistes, homophobes et antisémites entendues au cours de nos fêtes locales... Hélas.
C'est un peu comme si l'on accusait des festayres de ne pas tenir des propos philosophiques sur la physique quantique au Carreau des Halles et de leur préférer des blagues graveleuses.
Certains locaux sont - pour des raisons diverses et variées - phobiques des Fêtes de Bayonne. Demandent-ils, pour autant, leur interdiction ? Bien évidemment que non.
Mais des groupuscules, associations et autres partis se font entendre et verraient bien - que sous le sceau de la démocratie - soit interdit le Canon Français, en appelant même au maire Serge Blanco pour qu'il agisse dans ce sens.
Que ceux-ci soient informés qu'une ville n'a pas pouvoir à «interdire», à la tête du client, la location d'un espace public. La religion, l'origine, les opinions politiques ne peuvent être des clauses de refus. Si cela était le cas, un recours pour discrimination au Tribunal Administratif pourrait être engagé par le demandeur de l'espace, et la décision serait aisée à prévoir et à comprendre.
Car quel argument pourrait être avancé pour dénier la location de la Halle Iraty aux organisateurs du Canon Français ?
Seuls le «trouble à l'ordre public» ou la difficulté d'assurer la sécurité des participants, sauraient véritablement constituer une justification.
Mais le ministre de l'Intérieur Laurent Nunez - interpellé par un sénateur qui souhaite l'interdiction de la tenue des banquets du Canon Français partout en France - a été clair : «Pour pouvoir interdire ces manifestations, il faut qu'il y ait des risques de troubles à l'ordre public. Il n'y a pas de risque de trouble à l'ordre public à ce type de manifestations, qu'on aime ou qu'on n'aime pas.».
Il poursuit, toutefois : «nous y sommes quand même vigilants parce qu'il y a aussi des contre-manifestations qui s'organisent et on veille à ce qu'il n'y ait pas d'affrontements.».
Nous y voilà ! Le fameux «trouble à l'ordre public» serait donc dû - selon les dires de monsieur le ministre - non pas aux organisateurs ni aux participants du banquet, mais bien à ceux qui contestent le droit à d'autres de l'organiser et d'y participer.
Ça change tout, ça.
Alors pourquoi, direz-vous, tout ce tapage pour une simple histoire de becquetance ?
Depuis quelque temps, il semble que le bleu-blanc-rouge qui y est affiché, la musique frenchy et populaire qui est jouée, le béret porté fièrement par les commensaux, et les mets de nos terroirs qui y sont dégustés, dérangent quelques bonnes âmes. Trop Français ? Peut-on être «trop» Français comme peut-on être «trop» Basque ? Est-ce possible d'émettre une accusation de «trop» aimer et de «trop» appartenir à une nation, d'en «trop» apprécier ses régions et ses spécificités, d'en «trop» aimer ses concitoyens ?
À vrai dire, c'est l'entrée de Pierre-Édouard Stérin au capital de la société du Canon Français qui a fait braquer un coup de projecteur de la presse française sur ces happenings de la bonne chère.
Sur la présence de monsieur Stérin au Canon Français, nous pouvons nous exprimer très librement car Sauvegarder Biarritz a été dans les premiers à relever la confusion des genres qui pouvait s'opérer au Biarritz-Olympique, du moment où madame Arosteguy est allée le chercher pour mettre dehors les anciens dirigeants du club centenaire.
Ce mélange des genres avait d'ailleurs eu lieu lorsque le propriétaire du BOPB - monsieur Stérin - avait permis l'organisation d'une conférence de l'avocat engagé Thibault de Montbrial, du CRSI (Centre de Réflexion de Sécurité Intérieure), au Grand Salon Kampf.
À côté de la tribune, trônait le kakemono du Biarritz-Olympique, engageant de la sorte le club, ses joueurs, son personnel, l'ensemble de ses supporters et la Ville tout entière dans l'accueil de ce conférencier dont les opinions ne font mystère pour personne.
Le fait que le BOPB soit subventionné avec de l'argent public exige aussi un regard particulier sur l'image de Biarritz que véhicule le club, hors des murs de la Ville.
De fait, le choix assumé de proposer un discours politique au cœur même d'Aguilera, dans l'enceinte du stade Léon Larribau censé demeurer un cadre neutre, avait choqué bien des Biarrots - à juste titre.
Pour certains d'entre eux, le désagrément de se trouver tiraillé entre la fidélité due à leur club et le respect de leurs opinions personnelles pose en effet problème lorsque le propriétaire ne scinde pas convictions privées et affaires publiques.
Notons tout de même que cette faute d'introduire du politique dans ce sanctuaire sportif biarrot n'a pas été reproduite depuis lors.
Il s'agit d'une tout autre affaire en ce qui concerne la tenue du banquet du Canon Français.
Ce sont des organisateurs privés, qui font appel à des prestataires privés et qui louent une salle avec de l'argent privé, pour ensuite faire une opération commerciale. Au même titre que les autres Salons et événements qui se tiennent à la Halle d'Iraty.
En somme, «Tu veux y aller ? Tu paies ton entrée.», ou bien «Tu ne veux pas y aller ? Tu n'y vas pas.». C'est aussi simple que cela.
Il s'agit donc d'un curieux procès qui serait fait au Canon Français. Et peut-être même une contestation qui serait à géométrie variable ; car faisons-nous un instant l'avocat du diable et supposons que déguster du Ossau-Iraty et boire un coup d'Irouléguy soit un acte politique... Serait-ce le premier événement, en France, à enrober du festif autour d'une idéologie ? Pas vraiment.
Il existe bien, ici comme ailleurs, des fêtes militantes : le grand événement de l'euskara Herri Urrats à Saint-Pée-sur-Nivelle, ou encore Lurrama à Biarritz, défendent des positionnements sociaux, environnementaux et sur l'identité basque qui sont clairs. Le refus affirmé, revendiqué envers certaines tendances politiques, n'est un secret pour personne.
La Fête de l'Huma, Solidays, le Hellfest, le Festival d'Avignon ne démontrent pas d'une ouverture particulière à un certain pan de l'échiquier politique... malgré leur financement soutenu par des aides publiques, c'est-à-dire des impôts de TOUS les Français.
Ne nous cachons donc pas derrière notre petit doigt. Il est évident que la politique n'est pas bien loin lors de ces manifestations. Sont-elles pour autant - sous l'argument que tous les Français ne partagent pas les opinions qui y sont revendiquées - à bannir ? Bien évidemment que non, et c'est tant mieux.
Nous serions sinon passés du slogan «il est interdit d'interdire» au menaçant «il faut interdire» et cela est bien symptomatique de notre société qui manque cruellement de tolérance.
Ce qui interroge, c'est pourquoi ce serait discriminant, provocateur ou politisant que de mettre en avant des codes franchouillards ? Est-ce la «françitude» qui est attaquée ?
Manipulation : c'est le mot brandi par les détracteurs de ce banquet qui veulent laisser accroire aux participants qu'ils seraient les idiots utiles, les manipulés d'une opération qui dépasserait de loin leur compréhension. Une fois de plus, cette condescendance traduit un mépris du peuple qui n'est ni raisonnable, ni convenable. C'est de surcroît une faute certes morale mais aussi politique, car le mépriser c'est renoncer au concept même de démocratie.
