UBU ROI EN VACANCES CHEZ KAFKA
On a l'habitude de dire, d'une situation grotesque et caricaturale, qu'elle est ubuesque.
Si elle devient absurde et oppressante, on peut même dire qu'elle est kafkaïenne.
Pensez donc quand Ubu Roi rend visite à Kafka !
C'est le chapitre manquant au roman d'Alfred Jarry que nous avons l'extrême amabilité de vous dévoiler. Racontant l'aventure d'Ubu Roi qui décide d'embarquer la Mère Ubu, leurs maillots de bain et deux shorts troués dans une valise, pour partir en vacances à Biarritz, on ne pouvait rêver mieux pour rajouter à notre pile de lectures de fin d'été.
Après un scandale du Père Ubu en Gare de Biarritz qui croit trouver celle-ci portant pour nom «La Négresse», les forces de l'ordre sont appelées pour calmer l'individu qui n'a de cesse de réclamer vouloir être mené à l'auberge de l'accorte Négresse pour y goûter ses plats exotiques. La goinfrerie d'Ubu étant bien connue, nos hommes en bleu ont toutes les peines du monde à lui faire comprendre qu'il arrive un peu tard pour tester ses délices. Voilà Ubu enchaîné.
Ubu, oubliant momentanément sa légendaire bêtise, a, par un éclair de lucidité, loué une voiture. Les voilà donc embarqués pour arriver dans leur AirBnB dont le propriétaire ne respecte pas la réglementation en vigueur. Encore un.
En chemin, notre vilain couple se décide d'aller directement se baigner et se gare au parking Clemenceau : arrivés à la Grande-Plage, il leur est expliqué que la baignade est interdite pour raison de pollution. Les vacances commencent bien.
La Mère et le Père Ubu n'ont d'autre solution que de traîner leur mauvaise humeur en ville et se disent, qu'après tout, ils dîneront ce soir-là au restaurant pour se remonter le moral.
Tout le monde connaît l'avarice d'Ubu Roi. Devant la note du restaurant qui s’élève à 134.50€ pour deux - et oui, ça coûte cher le surgelé à Biarritz - et quand on sait que l'horodateur lui a déjà prélevé 35€ pour 3h30 de stationnement... il est nécessaire d'appeler les secours pour réanimer l'individu.
Jour 2 :
Au vu des prix du stationnement, la Mère Ubu est sommée par son affreux mari de chausser de confortables chaussures car ils ne descendront plus en ville avec leur voiture. Ils empruntent la rue Victor-Hugo et voient de l'animation en direction des Halles. Enfin ! De la musique gratuite : nos deux radins courent vers la rue du Centre, mais là... impossible de passer. Des blocs en béton indéplaçables posés à-même le trottoir, un bras rigide qui empêche le passage sur la route, des deux-roues jetés ici et là. Ubu Roi se voit dépassé par tant d'ubuesque et se dit qu'il a bien trouvé ses maîtres... Bloquer l'accès d'une rue commerçante, fallait y penser !
Après le fiasco d'hier, les deux crasseux tentent alors d'aller se baigner, mais barrières partout, police déployée, drapeau rouge. Que se passe-t-il ? Une houle cyclonique est annoncée. Un brave sauveteur lui explique que les jours de vagues, à Biarritz on ne surfe pas. Deuxième journée sans plage.
Après le fiasco d'hier, les deux crasseux tentent alors d'aller se baigner, mais barrières partout, police déployée, drapeau rouge. Que se passe-t-il ? Une houle cyclonique est annoncée. Un brave sauveteur lui explique que les jours de vagues, à Biarritz on ne surfe pas. Deuxième journée sans plage.
La Mère Ubu, consciente de ses lacunes intellectuelles, se dit qu'elle va se cultiver : qu'y a-t-il comme exposition à visiter à Biarritz ? Les hideux Ubu se transportent à l'Office de Tourisme où une hôtesse leur explique aimablement qu'il n'y a plus d'expositions de prestige depuis qu'une certaine personne a été élue en mairie de Biarritz. Décidément, ces Ubu sont détestables : ils poussent des hurlements, exigent de parler au directeur des lieux. On leur explique, toujours aussi aimablement, qu’il existe bien une directrice mais qu’elle n'est jamais là pour cause d'arrêt de travail. Leur budget repas des vacances étant épuisé, ils rentrent et dînent avec une baguette rassie.
Jour 3
Il pleut. Ils s'en souviendront de ces vacances. La Mère Ubu supplie son mari de faire un tour en voiture.
Ils cherchent à entrer dans le centre-ville mais là, tout à coup, sur la place Clemenceau d'énormes panneaux et des plots en interdisent le passage. Le père Ubu se met à hurler. Bienvenue à Biarritz !
Il tourne, il vire, et finit par se jeter rue de la Poste où - malheur ! - se trouve une barrière mais... qui se lève dès que l'on s'approche en voiture. À quoi sert donc une barrière qui se lève à n'importe qui ?
Après mille péripéties, les voilà donc qui prennent le boulevard longeant la Grande-Plage ; soudainement, le Père Ubu s'arrête pile au milieu de la route pour admirer les nombreux plots en plastique de part et d’autre de la chaussée. Il en fait le tour et cherche à comprendre. Pourquoi deux voies ont été rétrécies par des plots ? Il se gratte la tête et ne trouve pas la réponse - comme quoi, être docteur en Pataphysique ne rend pas plus savant -, et remonte dans la voiture et poursuit son chemin.
La Mère Ubu dit alors au Père Ubu de pousser la route jusqu'au Rocher de la Vierge. Ils ne savent pas que l'accès des véhicules y est interdit.
Le couple est charmé par l'absence d'arbres dans la ville :
-«regarde, le Père, comme ce goudron est beau !»
-«Oui la Mère, mire ces affreux bancs».
Une éclaircie surgit : enfin une bonne nouvelle ! «Et si on allait à la plage ?» Ben non, drapeau rouge pour pollution.
On vous passe les détails de la soirée, elle ne fut pas gaie.
Jour 4
La Mère Ubu n'a pas bien dormi. Le bar en face de leur AirBnB a fait la nouba jusqu'à trois heures du matin. Elle sort sans son mari et, un peu dans le cirage, au bout de la rue elle trébuche et chute. Et oui, les trottoirs biarrots sont une fidèle imitation d'un gruyère suisse.
Elle cherche un moyen de locomotion pour rentrer se soigner, quand un sympathique habitant lui explique que la navette ne passe pas dans le quartier où elle réside.
À son retour, Père Ubu s'exclame : «De par ma chandelle verte ! Mère Ubu, tu es bien laide aujourd’hui.».
Le vulgaire couple décide d'aller rendre visite à leur cher ami Kafka, aussi en vacances à Biarritz suite aux recommandations de son médecin. En cours de route, ils comprennent que l'inspiration pour son fameux recueil de La Métamorphose vient des nombreux et dégoûtants cafards qui peuplent sa rue. On a les muses qu'on peut.
Franz les reçoit poliment et leur explique son intention de s'installer définitivement dans la cité impériale. Sinistre bureaucratie, labyrinthique et illogique situations, conjonctures oppressantes, interdits sans fondements, l'écrivain puise ici - dans la gestion municipale - un terreau fertile à l'absurde et la substance philosophique de ses textes.
Ne comprenant rien à son charabia, les épouvantables Ubu partent en courant.
Ubu a soif et, trop avare pour s'arrêter dans un bar, cherche une fontaine. Eurêka ! Il en trouve une mais sans eau. Il marche, marche et en trouve une avec de l’eau... mais non-potable.
Sur le chemin de leur piaule, ils croisent une famille de rats - vieilles connaissances de Paris - qui leur vantent les mérites de la cité balnéaire où les poubelles regorgent, les canalisations ne sont jamais curées et la saleté est partout. Ils se régalent à Biarritz et ont choisi pour domicile les jardins de la Grande-Plage. Ils ne regrettent pas d'avoir quitté Paris au moment du Covid : Biarritz les a accueillis à bras ouverts.
Jour 5
Il faut rentrer. Ainsi se terminent les vacances des épouvantables Ubu.
Ils ne se seront pas baignés, la Mère revient avec la cheville foulée et des bleus partout, le Père s'est ruiné et Kafka les a passablement ennuyés. Ils ne reviendront pas à Biarritz.




