«LA NÉGRESSE» : VERSIONS, INTERPRÉTATIONS ET ÉLUCUBRATIONS

Un débat absurde s'est ouvert, nous engageant nous tous, Biarrots, à émettre une opinion sur une appellation que nous pensions pour toujours établie.

Nous assistons à une décision de justice qui contraint la ville de Biarritz au changement de nom d'un quartier, sans avoir retenu la définition et la portée ancienne du mot. Or, considérer des appellations ou des personnages historiques à l'aune des années 2000 paraît anachronique et ridicule. C'est même une gifle à l'Histoire.

C'est un mauvais procès qui est fait, non plus seulement à la ville de Biarritz, mais à tous ses habitants que certains voudraient montrer du doigt en faisant croire à leur supposé racisme.

Cette imputation est grave et chacun d'entre nous devrait s'insurger contre cette accusation.

Ces personnes - adeptes de l'ethnocentrisme - qui attaquent notre histoire, disent effectuer un travail de mémoire. Si nous ne leur contestons pas le fait d'y travailler, en quoi la mémoire qu'ils revendiquent aurait-elle prépondérance sur la nôtre qui veut se souvenir de ce qui a été en ce lieu ?

Ces «interdicteurs» de mot auront fort à faire pour débaptiser aussi le Cap Nègre dans le Var, le Phare de Terre-Nègre en Charente-Maritime, le quartier et le Phare de la Pointe des Nègres en Martinique, le square de la Négresse à Manosque, le Village Nègre dans les Alpes-Maritimes, le roc La Négresse dans le massif des Bauges en Savoie, l'îlet à Nègre en Guadeloupe, et tant d'autres lieux.

Est-ce que nous, Biarrots, sommes devenus les têtes de Turc - d'ici que la Turquie ne nous interdise aussi cette formule ! - de militants ?

Faudra-t-il aussi que nous effacions de nos mémoires le fameux Bal Nègre où se produisait l'exquise Josephine Baker durant les Années Folles ?

Faudra-t-il brûler toutes ces anciennes publicités représentant la figure du Noir dans la réclame : tels que le chocolat (Chocorêve), le café (Excella), l'alcool (rhum Négrita), le cirage (Nubian), les sucreries (Mi-Cho-Ko) et, aujourd'hui encore avec les bonbons Conguitos, le chocolat Banania, et les messages de la diversité de Benetton ?

Il s'agit, dans cette affaire, d'une véritable boîte de Pandore qui a été ouverte.

Faudra-t-il s'attendre à une révolte des Basques parce que le nom «Café Ramuntcho» est utilisé avec un personnage stéréotypé - un homme portant béret et buvant à une tasse issue d'un service de vaisselle basque - et répondant donc à des clichés ? Ou alors à une révolte des chauves puisque «Monsieur Propre» n'arbore pas un seul poil sur son crâne ? Ou encore à ce que «Bibendum Michelin» soit dénoncé par des personnes en situation de surpoids ou d'obésité, comme étant une caricature malvenue et grossière ?

Comprenant certainement le danger imminent qui consiste à montrer une figure humaine pour vendre un produit, beaucoup de marques ont choisi d'intégrer l'anthropomorphisme à des sujets animaliers tels que l'ours (Butagaz), le tigre (Kellogg's ou Esso) ou la vache (celle qui rit). Manque plus qu'une association de défense des animaux trouve scandaleuse, elle aussi, l'utilisation de nos amis les bêtes, pour que disparaissent ces mascottes.

On comprend donc que chacun de nous peut, à un moment ou à un autre, être victime ou porteur d'un prétendu racisme - racisme anti-vieux, anti-blonde, anti-parisien, anti-patronat, anti-touriste - : la liste est tristement intarissable.

À cette réunion publique du 11 mars dernier, pompeusement dénommée «histoire et avenir d'un nom», se sont suivis au micro madame Arosteguy, monsieur Ménochet et monsieur Cambot, chacun s'étant délivré un rôle à tenir pour «convaincre» un auditoire déjà très largement convaincu.

Si les arguments développés par l'avocat de la ville au Tribunal Administratif de Pau avaient pu trouver un écho favorable en première instance, l'arrêt rendu en appel - cette fois-ci au Tribunal Administratif de Bordeaux - l'a démenti. S'agit-il, dans cette affaire comme dans tant d'autres, d'une décision motivée par des textes de Droit ou d'une décision fondée sur l'opinion personnelle de magistrats ? Ceci mérite d'être posé.

Il aurait fallu communiquer publiquement à tous les Biarrots les argumentations des magistrats qui ont d'abord rendu le jugement de première instance, ensuite l'arrêt de la Cour d'appel, pour apprécier la pertinence de l'axe de défense de la ville. Or cela n'a pas été fait ni en ligne, ni au cours de la soirée.

Le pragmatisme nous dicterait d'accepter notre époque telle qu'elle est, pour autant l'histoire de notre ville ne peut, pour bien d'entre nous, se résigner à une décision de justice qui de surcroît active la théorie du sous-entendu raciste.

Cette désignation, tant de «nègre» que de «négresse» - tous deux datant du XIVème siècle - n'a été considérée «péjorative», dans le dictionnaire, que depuis peu de temps.

Mais cette qualification de «négresse», prononcée par les Biarrots pour désigner ce quartier, est-elle une insulte raciste, une désignation péjorative ou une appellation ancienne et populaire ?

La réponse nous l'avons tous.

Déployant sur scène, thèses et antithèses, l'archiviste Ménochet nous entraîne dans un labyrinthe de suppositions dont l'auditeur ne pourra tirer une version fiable. Il pourrait faire sienne la pensée de Blaise Pascal : «Ne cherchons donc point d'assurance et de fermeté.».

La réécriture de l'histoire passe aussi par le chemin tortueux d'une recherche dont le fruit semble plutôt apporter de l'eau au moulin de l'association plaignante, notamment en décrivant comme peu probable la version d'une aubergiste noire jadis présente dans ce quartier. Notre défense reposant principalement dans un «hommage à une femme noire», se retrouve de fait balayée et supplantée par une argumentation toponymique du lieu.

En l'espèce, ces recherches semblent donc superfétatoires, car à trop vouloir chercher les origines du nom de ce quartier pour revendiquer une réalité historique, notre riposte se trouve fragilisée par des versions dont personne ne peut à ce jour affirmer l'exactitude.

Nous sommes-nous tirés une balle dans le pied ? C'est probable.

Si la version de l'aubergiste n'est pas factuellement confirmée, ça n'en est pas moins une légende entretenue depuis plusieurs générations de Biarrots, comme celle des amoureux de la Chambre d'amour, des laminak du Pays Basque, du Roi Léon de Bayonne, du Basajauna de la Forêt d'Iraty.

De cette délibération de 1861 qui aurait donné son nom au quartier de la Négresse, aucune trace n'aurait été retrouvée, de sorte que son abrogation ne saurait avoir lieu. Pour autant, la délibération datant de 1986 - sous l'ère du maire Bernard Marie - attribue, elle, le nom de la négresse à une rue.

Monsieur l'avocat qui, selon ses dires «défend les intérêts de la ville», clame : «On n'a pas le droit de commenter une décision de justice.». Curieuse déclaration alors que nous tous sommes interpellés sur cette décision et des témoins conviés à entendre les défenseurs de la cause biarrote qui, tour à tour, parlotent allègrement, positivement et négativement... à propos de la décision de justice ; nous ferons semblant de croire à sa position.

Parmi l'assistance, une personne qui a bien voulu décliner son identité - monsieur Thierry Melun - a indiqué : «Il ne s'agit pas d'histoire, il s'agit d'idéologie.». Remarque pertinente qui invite chacun de nous à la réflexion. Regard générationnel peut-être, biais idéologique sûrement : aucun avis n'est neutre. Mais gare à tout disséquer sous le prisme d'une lecture contemporaine.

L'on peut tout de même regretter qu'un débat contradictoire - et public ! - ne se soit tenu en présence d'un ou des représentants de l'association plaignante, et cela afin d'opposer nos arguments. L'honnêteté intellectuelle aurait été de le permettre, et là nous aurions tous pu apprécier si les arguments de chaque camp étaient étayés et avec fondement.

Au lieu de cela, une opération de communication a - de nouveau - été initiée par la maire, qui voyant la contestation massive des Biarrots, a cru bon de prétendre à un jusqu'au boutisme qui aura pris fin dès sa prise de conscience d'un risque de sa possible inéligibilité, au cas de non-application de la décision de justice rendue. La résistance a ses limites.

Reprenons, in extenso, les propos de madame Arosteguy : «Dans un premier temps, l'avis n'est pas suspensif et je ne voudrais pas être dans la même situation que Robert Ménard (NDLR. Maire de Béziers) et frôler à un an des élections municipales une incapacité, une inéligibilité, voyez... Donc on va quand même essayer d'être un peu raisonnables, tout en démontrant notre désaccord avec cette délibération. Voilà.».

Cette épée de Damoclès, bien réelle, a stoppé net la maire dans ses ardeurs qui tente néanmoins un numéro de trapéziste afin de ne pas perdre la face devant les Biarrots qui ont écouté ses premières affirmations en arguant de cette crainte que les Tribunaux lui signifient sa retraite anticipée.... mais annoncée.

Évidemment, une autre voie est possible : c'est l'opposition, coûte que coûte, de la maire face à ce qui est tout de même l'effacement d'une part de l'identité de notre ville. Mais pour cela il faut du courage politique, alors...

Questionnée par un auditeur sur le coût total pour le contribuable biarrot quant au dossier «Négresse», c'est-à-dire avocats + linguiste + trois historiens + expert en toponymie + communication + flyers + catalogue de douze pages, madame Arosteguy répondra : «Le coût complet, je ne sais pas.». Oui, elle ne sait jamais...

Les motivations de ceux qui se plaisent à attaquer notre ville relèveraient d'une sorte de fanatisme anti-fanatique, renfermant des discours rassis anti-colonialistes, anti-ségrégationnistes, anti-esclavagistes. En sorte, combattre des états de faits qui n'existent plus que dans un passé lointain, dans les livres d'histoire.

Et si les Biarrots et la ville de Biarritz étaient les victimes d'une inversion dénonciatrice et d'anti-racistes qui agiteraient une intolérance envers d'autres ?

Qu'il soit tout même dit que ce respect qui est demandé par l'association plaignante est à sens unique. Nous sommes tous les témoins du terrible racisme anti-Blanc qui s'opère en Afrique. Là où le Blanc n'a plus de chance de survie : où est la tolérance et la dignité dans ce cas-ci ? Nous ne les entendons pas protester pour le respect de tous, où que ce soit.

La légitimité historique de l'aubergiste dite «Négresse» - qui a d'ailleurs été mise en doute par ceux qui se sont penchés sur la question - ne vient pas empêcher la contestation de ce terme jugé, par la cour d'appel, comme portant «atteinte à la dignité de la personne humaine».

Alors on peut user de rhétorique, s'écouter parler, se gargariser et se répéter, mais l'issue nous la connaissons tous : c'est l'application d'une décision de justice. Et un recours devant le Conseil d'État qui a d'infinitésimales chances d'aboutir au maintien du nom.

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